Cie INTER, Le Jeu de l’Amour et du hasard (Marivaux)

Un grand Merci ! à Ewa Rucinska pour cette invitation

Théâtre – Comédie amoureuse en 3 actes / Marivaudage

La Cie INTER jouera cette pièce (éligible à Les P’tits Molière 2017) du jeudi 10 novembre 2016 au dimanche 29 janvier 2017, les jeudis à 19h30, les samedis à 18h et dimanches à 16h30 A la Folie Théâtre – 6 rue de la Folie Méricourt – 75011 Paris
Relâche les 24 et 25 décembre 2016 et 1er janvier 2017 – Séance exceptionnelle pour le 31 décembre

Mise en scène d’Ewa Rucinska, avec Victor Bouis, Anthony Fernandes, Tiphaine Sivade, Simon Jeannin, Lionel Chenail, Ewa Rucinska, Camille Vallin
Costume : Elzbieta Tolak –  Création lumière : Adrien Crapanzano – Scénographie : Adrien Crapanzano, Elzbieta Tolak Consult

Vous pouvez lire le texte ici :

http://www.theatre-classique.fr/pages/pdf/MARIVAUX_JEUDELAMOURETDUHASARD.pdf

 

 

Le vieil Orgon a 2 enfants qu’il aime tendrement : Silvia et Mario. Il a conçu le projet de marier Silvia à Dorante, le fils d’un ami. Or le mariage effraie Silvia : autour d’elle, les mariages malheureux pullulent … Avec l’accord de son père, elle projette d’échanger son rôle avec Lisette, sa femme de chambre, afin d’éprouver la foi du promis. Dorante, de son côté, a résolu (dans le plus grand secret) de faire de même avec son valet Arlequin. Mario et Orgon, seuls à être au courant de ce double jeu de dupes, les laissent agir à leur guise … En ressortira-t-il quelque chose de bon ?

Mon avis : Hasard ou manipulation(s) ? Les limites de la bienveillance des pères (triomphe de l’amour sur l’amour-propre)

Une mise en scène actuelle qui va tambour battant

  1. reprenant les codes du badinage (taquinerie et bons mots) et de la conversation (amoureuse ou non), déplaçant les scènes dans un jardin de bosquets permettant
    • le respect des conventions sociales (on se marie selon sa condition)
    • le flirt avec la mésalliance (on se marie selon son cœur, quelque soit sa condition)
    • le double (triple, si l’on ajoute ce que savent Orgon et Mario) jeu de dupes
  2. accentuant
    • la jeunesse de Silvia et Mario (les patins à roulettes et les conversations de filles pour l’une, les taquineries pour l’autre, les costumes qui tiennent lieu de « déguisements », les parties de « cache-cache » (le jeu de l’amour et du hasard ?) dans les (imitations de) bosquets)
    • la complicité des parents (laisser le jeu de masques initié par leurs enfants aller à sa conclusion naturelle et espérée, tout en le relançant lorsqu’il menace de déraper)

fait la part belle aux 3 paires de personnages Mario/Orgon, Silvia/Dorante, Lisette/Arlequin et aux 2 faux-couples Silvia(Lisette)/Bourguignon(Dorante), Lisette(Silvia)/Dorante(Arlequin). Aucun temps mort ne vient ralentir l’intrigue : ils virevoltent, sortent de scène, se jettent par terre, se cachent, roucoulent, s’embrassent, se quittent, reviennent … sur un rythme trépident pour notre plus grand plaisir !

A la lecture, cette pièce repose

  1. sur le couple Silvia / Lisette
    1. Silvia et sa quête du bonheur vrai et durable, fait de sincérité/vérité (maîtrise de son propre destin)
      1. préjugés de classe
      2. mépris des domestiques
    2. Lisette
      1. forte personnalité (n’hésite pas à s’opposer à sa maîtresse)
      2. rivale (langage ET séduction)
  2. sur la maîtrise du « masque »
    1. le double langage
      1. social
      2. badinage
    2. le mensonge comme outil

Le pari de l’adaptation est au combien réussi. Je vous invite à aller voir les comédiens : vous ressortirez enchantés de cette réflexion sur le Jeu (théâtral ?) de l’Amour (ben oui, tout est bien qui finit bien (Attention SPOILER !)) et du Hasard (que je force avec enthousiasme) !

Point historique : voir l’article d’André Burguière la vie au XVIIIème siècle

Le théâtre (même si les comédiens continuent à être taxé d’immoralité et exclus des sacrements de l’Eglise) est le divertissement préféré de toutes les classes sociales

  • le clergé
  • la noblesse (1 à 2% de la population) est héréditaire et se transmet par les hommes (privilège de titre (écuyer, chevalier, gentilhomme ou titre de courtoisie (duc …), privilège judiciaire (jugés directement par les parlementaires), privilège de fonctions (les charges importantes leur sont réservées), privilège du port de l’épée).
    • les petits nobles ruraux dont le niveau d’instruction est faible, subissent la concurrence des bourgeois qui achètent les terres. Leur situation en encore florissante
    • la noblesse de robe (les parlementaires) se trouvent en ville. Ils sont lettrés et participent à la vie intellectuelle. leurs revenus sont élevés
    • les Grands investissent dans l’industrie. Beaucoup sont endettés

Peu à peu la bourgeoisie (composée de rentiers aux revenus peu élevés, d’officiers/métiers libéraux (notaires/avocats), notables ruraux (juges, notaires et paysans aisés), marchands/négociants/financiers), en 1730 ils ont le même mode de vie, même degré de fortune et mêmes aspirations culturelles) lui contestera son rôle de clase dominante (déclin politique, économique et culturel de la noblesse qui réagira en leur interdisant d’accéder aux postes plus élevés de l’armée, du clergé et de la magistrature).

  • le tiers-état

au XVIIIème siècle (société à dominante rurale). Moins grossier qu’au XVIIème siècle, le public se manifeste néanmoins bruyamment (sifflets, quolibets, applaudissements intempestifs, altercations entre loges et parterre …

5 troupes se partagent les faveurs du public de Pâques à Pâques (sauf pendant le Carême) :

  1. La Comédie-Française
    • Amphithéâtre installé dès 1687 au Jeu de Paume de l’Etoile (face au café Procope, rendez-vous des intellectuels de l’époque). La troupe (officielle) des Comédiens-Français y joue tous les jours de 17h30 à 21h00 pour un public difficile des pièces de Corneille, Racine et Molière. Elle se partage la recette chaque soir, chaque comédiens paie ses costumes et sa perruque
  2. L’Opéra
    • Troupe officielle (Académie Royale de Musique et de Danse, dont le 1er directeur fût Lully) installée dans la salle du Palais Royal, proposant habituellement 3 représentations/ semaine (dimanche, mardi, vendredi) auquel peut se rajouter le jeudi en hiver. Les acteurs sont habillés par le théâtre
  3. Le Théâtre-Italien
    • Chassés par Louis XIV en 1697 (représentation de La Fausse Prude que Mme de Maintenon avait jugée dirigée contre elle), ils sont rappelés par le Régent (duc d’Orléans) en 1716 et s’installent dans la salle du Palais Royal. Ils jouent tous les jours sauf le vendredi (jour de la mort du Christ) et obtiennent un grand succès par leur jeu naturel qui contraste avec celui des Comédiens-Français. 1/9ème des recettes journalière est alloué à l’auteur, le reste est partagé équitablement entre les comédiens. Chaque comédien paie son costume. A partir de 1723, la troupe devient « Comédiens ordinaire du Roi » et reçoit une pension annuelle de 15000 livres
  4. Le Théâtre de la Foire
    • Théâtre itinérant (spectacles de marionnettes, pantomimes, parodies et saynètes satiriques)
      • qui s’était imposés auprès du public comme le seul théâtre populaire pendant l’absence des Italiens de 1697 à 1716
      • qui s’installent
        1. dans les quartiers nord de Paris sous le nom de « Foire Saint-Laurent » de fin Juin à fin Septembre
        2. à Saint-Germain-des-Prés sous le nom de « Foire Saint-Germain » de février à avril
      • fusionneront avec les  Comédiens-Italiens en 1762 (malgré les nombreux procès qui les opposent à la Comédie française (veut les empêcher de parler) et à l’Opéra (veut les empêcher de chanter) et créeront l’Opéra-Comique
  5. Les théâtres privés
    • représentations données dans les châteaux
    • représentations de tragédies latines données en fin d’années par les Jésuites du Collège de France et de nombreux collèges provinciaux. Elles seront interdites par le Parlement de Paris en 1759 (parlementaires gallicans (partisans d’une indépendance à l’égard du Vatican) feront supprimer la Compagnie de jésus en 1764)

Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux (1688-1763) tranche avec les auteurs classiques du 17ème siècle qui préconisaient l’imitation des anciens et

  • énonce comme principe « être soi-même »
  • ne reconnaît « en aucun genre, en aucune nation, en aucun siècle, ni maître, ni modèle, ni héros »

Pourtant

  1. le titre de sa pièce Le Jeu de l’Amour et du hasard rappelle les pièces médiévales d’Adam Le Bossu (Le Jeu de la feuillée (1262), Le Jeu de Robin et Marion (1283)). Ici le « jeu n’est ni une satire ni une pastorale mais suggère la partie que se dispute l’amour et le hasard
  2. le jeu trouve un modèle chez certains contemporains voire chez Marivaux lui-même
    1. jeu des personnages
      • le valet Arlequin est puisé à la source de la Commedia Dell’arte
      • les rôles féminins se rapprochent de ceux tenus dans les comédies shakespearienne
      • Lisette, la femme de chambre de Silvia, rappelle par ses réparties spirituelles/piquantes le personnage de Lyse dans L’Illusion Comique de Corneille
      • le dilemme amoureux de Silvia rappelle celui de l’Infante du Cid, déchirée en son amour pour Rodrigue et son sens de l’honneur
    2. jeu de l’intrigue
      • thème du double travestissement traité en 1716 par d’Orneval (Arlequin, gentilhomme malgré lui) et la troupe des Comédiens-Italiens (dans L’Heureuse Surprise et La Dame amoureuse par envie), en 1727 dans Le Portrait de Beauchamp, en 1728 dans Les Amants déguisés d’Aunillon, par Marivaux dans La Surprise de l’amour (1722), La Double Inconstance (1723), La fausse suivante (1724)
      • thèmes déjà traité par Marivaux
        • de la naissance de l’amour en 1720 dans Arlequin poli par l’amour
        • inversion des rôles entre maîtres et valets dans Le Prince travesti (1724), L’île des esclaves (1725), Le Triomphe de Plutus (1728)
  3. le thème du déguisement
    1. chez Molière, il est synonyme de tromperie / d’exploitation de la crédulité et de la bêtise d’autrui
      • dans Le Malade imaginaire, Cléante devient maître à chanter d’Angélique pour pouvoir l’approcher, Toinette se déguise en médecin pour duper Argan
      • dans Le Médecin volant et Le Médecin malgré lui, Sganarelle se travestit en médecin
      • dans Le festin de pierre (Don Juan), Don Juan utilise le déguisement pour séduire les femmes
      • Dans Le Bourgeois Gentilhomme, Cléonte se déguise en turc pour obtenir la main de Lucille, la fille de Mr Jourdain
    2. chez Shakespeare, il brouille les cartes en permettant l’échange des sexes et des partenaires et favorise un jeu trouble de la séduction (cf Viola dans Le soir des rois ou Ce que vous voudrez ou Rosalinde dans Comme il vous plaira)
    3. chez Tirso de Molina au 17ème siècle, il est le moyen de se livrer à des entreprises peu recommandables (cf Don Juan dans Le trompeur de Séville)
    4. chez Marivaux, il est utilisé dès sa 1ère comédie en 1712 (Le père prudent et équitable) pour découvrir la vérité  et la sincérité de l’autre dans le rapport amoureux
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