Serge JACQUEMARD, L’Affaire Pauline Dubuisson, collection « Les féroces », French Pulp Editions, 2017

Exobiographie dont le personnage principal a inspiré le film La Vérité d’Henri Georges CLOUZOT (1960)
Biographie d’une ratée ?

Pauline Dubuisson (1927-1963) est issue de la bourgeoisie protestante de la Côte d’Opale. Fille de Centralien, dédiée au plus brillant avenir par son père, précocement intelligente, belle et libre, elle a cependant été condamnée à la perpétuité pour le meurtre de Félix Bailly. Qu’est-ce qui l’a amené à ce geste ?

Mon avis : « Les bonnes gens n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux » – Brassens

Une femme condamnée à perpétuité quand d’autres à la même époque et pour les mêmes faits (en apparence) sont relaxées …  Acharnement judiciaire ou aveuglement sociétal ? Le déroulement du procès et la spirale médiatique (jugement de valeurs) rappellent furieusement l’histoire de Jacqueline Sauvage (récit à paraître chez Fayard prochainement) récemment graciée par François Hollande …

Pauline Dubuisson a tué.
Pas parce qu’elle a été violée à la Libération en représailles de son inconduite notoire, pas par jalousie ni par rancœur et encore moins sous l’emprise d’un accès neurasthénique …
Non, Pauline Dubuisson a tué par orgueil.
Elle a tué car elle ne supporte ni la frustration ni la solitude.
Elle a tué par mépris de la vie (celle de son ancien amant, la sienne).

Des circonstances atténuantes pour son geste ? Mais sont-ce des excuses ?

  • la froideur d’un père
    • ne pas confondre dignité et mépris ?
  • l’effacement de la mère (une bonne épouse humble, effacée et soumise, sous l’emprise totale de son mari)
    • stratégie d’évitement passif/agressif pour survivre au contrôle exercé par le père ?
    • ruse féminine (eugénisme pour rester le seul amour du père) ?
  • un complexe d’Œdipe mal réglé ?
    • Pauline est le miroir de l’intelligence de son père (vie professionnelle) / du conformisme de sa mère (vie privée à l’âge adulte) ,
  • une éducation paternelle rigide
    • ne pas confondre rigidité et exigence, bienveillance et mollesse morale, justice et vengeance ?
  • les prédispositions génétiques à une certaine fragilité mentale (héritée de la lignée maternelle)
    • s’il connaissait les tares de la famille maternelle, pourquoi le père a-t-il épousé la mère de Pauline ? Pourquoi lui faire 4 enfants ?
    • aveuglement, inconscience ou a-t-il reconnu sa propre histoire familiale dans la lignée maternelle (le père finira par se suicider) ?
    • la naissance sous le sceau de la fatalité, excuse à la cruauté / détermination / froideur ?
  • les deuils à répétitions (2 de ses frères sont morts à la guerre, son père se suicide),
  • la toute puissance de l’enfance à l’adolescence
    • violence éruptive et irrationnelle
      • celle de Pauline (possède des qualités habituellement masculine : intelligence, cynisme, brutalité, égocentrisme, érotomanie, volonté, opiniâtreté, orgueil, calcul, manipulation pour ménager ses propres intérêts)
      • celle de ses camarades de classe (aigreur, jalousie)
      • celle qu’exerce en toute impunité ceux qui détiennent le pouvoir sur ceux qui ne l’ont pas (l’Emprise du père, le viol collectif à la Libération)
    • logique de domination et de vengeance ?
  • l’impétuosité de la jeunesse ?
    • cf latin violentia : caractère farouche et vigoureux / impétuosité de la force vitale qui s’exprime par le biais du corps

L’éducation à la frustration est désagréable mais indispensable pour permettre à l’enfant/l’adolescent(e) de percevoir la valeur de certaine chose/ressentir du plaisir quand il/elle les obtient. Accepter que son désir soit limité ou se limiter soi-même permet de se projeter dans la vie, d’effectuer des choix de vie conscients, bien différent d’un désir mimétique …

« L’enfer, c’est les autres » écrivait Sartre. Pour Pauline Dubuisson, l’enfer fut le rôle traditionnellement dévolu aux femmes dans les années 50 (celui de l’épouse douce et aimante, sage et sérieuse), rôle auquel ses parents ne la préparèrent pas (faillite éducative ou conscience d’une supériorité de classe ?), la privant ainsi de trouver naturellement et sans effort sa place dans une société féminicide. Dès lors, où se tient la véritable monstruosité ?

  1. la mort à l’œuvre dans la vie (tendance eugéniste de la société occidentale : élimination des faibles au profit des forts)
  2. ne pas trouver sa place dans la hiérarchie d’un monde moderne obéissant encore à la norme féodale (patriarcat : sexualité normative, sens de l’honneur, intégrité morale, courage, virilité)

Pauline était-elle féministe ? Je ne le pense pas, même si sa lutte pour sa propre émancipation rejoint celle d’une génération contre l’injustice (se défaire du carcan social et de son hypocrisie).

« Le plaisir est le bonheur des fous tandis que le bonheur est le plaisir des sages » (p.140), écrivait Jules Barbey d’Aurevilly. Proche (trop ?) du personnage de Carmen (aime-moi, je te fuis / fuis-moi, je t’aime), Pauline Dubuisson, rêveuse aux « sens de feu et cœur de glace », n’a pas su, en dépit de sa grande intelligence, négocier le virage de la vraie liberté, gage de réussite (intime mais solitaire ?)

  1. se détourner des rêves de grandeur de son père
  2. faire l’apprentissage de la modération
  3. vivre une vie simple et calme lui permettant de trouver un juste équilibre entre vie professionnelle et vie privée

Pourtant elle n’était pas rien : elle fut, pour un certain nombre, la « toubiba aux cheveux de feu » …

Une biographie du trop contre le pas assez ?

 

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